mercredi 22 octobre 2008

LUNDI MATIN, le 20 oct. C’est encore une belle journée d’automne et il fait doux. Maman était mieux ce matin, on ne téléphone pas au Mouton, je crains qu’il la mette sous perfusion. Elle ne mange plus comme avant (avant quoi ?) mais s’alimente et absorbe les médocs. Les fonctions digestives ont donné signe(s) de vie, hier et aujourd’hui, et puis Maman parlait, c’est elle qui a tout décidé, de se lever, de regagner son lit après un petit-déj qui pompe pas mal de temps et d’énergie.

Papa n’est pas gâteux, contrairement à ce qu’il prétend pour expliquer sa mélancolie, mais il n’est quasiment jamais dans la réalité, c-à-d dans la nécessité. Tout lui échappe et lui semble superflu. La vieillesse est une injustice, la mort un doux rêve et un cauchemar, et il passe son temps à dire « je n’y comprends rien ». Je ne me demande plus comment on peut avoir lu tant de livres, y compris de grande philosophie, et se retrouver aussi désarmé devant les choses prévisibles de la vie : c’est pour échapper aux « choses de la vie » qu’il lisait, rien d’autre. Une grande partie de ses préoccupations intellectuelles concerne l’après-vie, la vie éternelle ou le néant. L’entre-deux lui est devenu invisible ou plutôt irregardable.

A propos de regard, il ne voit que ce qui incarne une certaine « idée », au sens de Platon, quelque chose d’immuable, qui n’a rien à voir avec le réel, par exemple la beauté incarnée dans un enfant (Alexandre) ou une jeune femme, Carla Bruni et autres ( à Soissons, ou plutôt à Cora, les jolies filles sont sur papier glacé plus que sur leurs pieds). Bref, il ne me voit pas, il ne voit pas les Hadettes, même si parmi elles, il y a des mignonnes. Mais elles sont en blouse blanche et dans un rapport au réel quasiment insoutenable. Et, ce matin, à 9h.20, il dit « Madame Da Maïa ne viendra pas aujourd’hui », je lui dis qu’elle vient à 9h et demie, et quand elle entre sa superbe auto dans la cour, pile poil à l’heure, il dit « tiens, qui donc nous fait une visite ? » Tout ça pour dire que, non, il n’est pas gâteux, il est poète.

APRES MIDI. C’est l’été indien en Picardie. Maman semble avoir des difficultés à manger liées à sa paralysie, et pourtant elle est très éveillée, elle parle, fait semblant de coudre avec sa main valide. Le jus de fruit pressé passe, un peu gélifié. Le gros problème, c’est le fauteuil, elle souhaite s’y asseoir et ne tient plus dedans. Je n’ose plus aller jusqu’au cimetière.

A midi, Maman a mangé à table, Papa est parti, l’appétit coupé. Dans la voiture pour aller chez Bastide, je lui ai reproposé un stage aux Gloriettes, il est d’accord, je lui ai dit d’attendre le retour des frères, il a proposé l’hôtel, en fait n’importe quoi plutôt que de voir Maman. Si des fois mes frères veulent garder Maman à deux et sans Papa pendant les vacances de la Toussaint, je crois pouvoir dire que c’est faisable.

Au fait, pas de « fauteuil coquille » avant une quinzaine de jours, flûte de flûte !!

LE SOIR. Papa a fait un tour d’une heure et demie dans la forêt, seul, il s’est perdu comme d’habitude, il rentre fourbu mais mieux disposé, me félicite quand je réussis à lever Maman pour le dîner. En effet, je suis bien contente, elle a mangé un bol de soupe et un yaourt. Papa est à la télé pendant le repas de Maman, c’est ainsi qu’il faut que ça se passe, me semble-t-il, et je peux lui demander de l’embrasser pour lui dire bonne nuit. Maman parle, il est pour moi impossible de comprendre les longues phrases, mais elle reste ferme et claire concernant ce qu’elle veut et ce qu’elle ne veut pas. Lucie et Aurore m’ont dit que la réhydratation par transfusion avait été bénéfique, ça l’a réveillée. Elles m’ont dit aussi que l’HAD fournirait le fauteuil « coquille », j’aurais dû y penser, tout passe par eux maintenant.

MARDI MATIN. Pluie, temps gris. Papa a l’intention de m’inviter au resto, après le repas de Maman. Maman a retrouvé sa présence, elle a mangé normalement ce matin. Côté intestins, on est au beau fixe, tout se passe normalement (sauf que Maman alterne les semaines au lieu des jours).

Une nouveauté : il y aura une feuille de route à remplir pour les repas, il faut tout écrire de ce que Maman mange et boit. C’est une bonne chose, mais va falloir être attentif. Il faut noter les verres d’eau !! Je l’ai scotchée, la feuille, dans la cuisine.

Maman ne semble pas remarquer l’absence d’aboiements et autres signes, tant mieux, je n’aime pas l’idée de mentir. Je redoute demain, on va rester seules Maman et moi, pendant que Papa va à Paris pour l’enterrement de l’oncle Bernard, elle va me demander où est le chien…