vendredi 26 septembre 2008

MERCREDI 24 SEPT. Pour les accros du blog de François, je vais essayer d’assurer une certaine continuité, comme on fait auprès de Maman, mais je n’ai pas son style, va falloir quand même patienter, il prend son repos du guerrier à Sète, en réalité à deux, eh oui, on ne peut s’empêcher d’imiter le maître, n’empêche, ça pue l’imitation, faut que je m’efforce de rester moi-même…

Je suis arrivée hier matin, j’ai fait la route exceptionnellement en voiture, mais on se serait cru dans un wagon de seconde des vieux Corail, section « fumeurs », c’était moyen, j’ai conduit la fenêtre ouverte. François était sur le pied de guerre, il a quand même raté un train pour me dire deux trois choses, et en vélo, le cow-boy solitaire est reparti vers de nouvelles aventures…

Maman, donc, est à l’hôpital, chambre à deux mais ce n’est pas significatif, vu que chacune des alitées ne sait pas l’existence de l’autre. Maman est bavarde, lors de ma première visite, mais je ne comprends pas tout de suite ce qu’elle me dit ; je compare la situation à celle où j’étais avec Arthur, quand il a commencé à parler. Je comprends si je connais le contexte, et que dalle si la parole m’est adressée hors contexte, spontanément (c’est justement ces mots-là qu’on voudrait entendre).Enfin, j’ai compris : « Je ne m’ennuie pas, je ne m’ennuie jamais. » Et aussi, quand j’ai cru comprendre qu’elle demandait ce qu’était le hasard, et répondu quelque chose, elle a dit avec un beau sourire que c’était bien formulé, et je voyais ce regard sur moi, admiratif, eh oui, gratifiant, où je la retrouve toute entière. Quand je pense que ça fait 68 ans qu’elle regarde Papa de cette manière et qu’il est mélancolique quand même… Papa a promené le chien, il est revenu me chercher, j’ai fait une sieste et je suis retournée à l’hosto, bon, c’est sans intérêt, sauf que j’ai pu discuter avec la fille de l’autre dame qui partage l’espace, une dame édentée de 97 ans, pas bruyante. La fille, dans les 70 piges, est folklo, de longs cheveux blancs et bouclés à la BB, Brigitteu Bardot-Bardot, pour ceux qui seraient nés trop tard pour avoir vécu ce « mythe », et une robe sexy très courte sur des bottines de jeunette, mais un air très digne quand elle donne le potage à sa maman, et dans sa conversation, pas la moindre trace de perversion, que du bon sens et de la discrétion. On se dit « adieu », je ne pense pas qu’on sera amenées à se revoir, Maman sort demain.

Hélas, bien que ce matin, on nous ait confirmé une sortie à 14H, c’est contredit par un autre coup de fil de l’hôpital, et on nous dit que Mme Legrand, chef de service, nous recevra à 16H.

LE SOIR. A midi, j’avais invité les Renault, pour distraire Papa, on a bien déjeuné et ils sont partis en nous promettant de nous rendre notre invitation. Quand on est arrivé à l’hôpital, Maman était très réveillée, elle pestait contre son sort, à sa manière (non geignarde) et disait que l’hôpital, c’était comme une prison. Elle a dit aussi qu’elle n’était pas malade, qu’elle n’avait pas mal aux jambes, et puis aussi, elle a parlé de son travail, elle disait qu’elle ne le faisait pas bien. J’ai protesté en lui demandant si elle se souvenait de tous ses travaux d’aiguille, les tapisseries, les tricots, elle a souri quand je lui ai dit que ses brassières étaient tellement solides et jolies que les mères se les refilaient à chaque naissance. Elle a beaucoup regardé Papa, qui lui caressait la main et les cheveux. J’ai fait le massage à la main droite, assez enflée.

Madame Legrand est très ponctuelle, très responsable et nous avons d’emblée confiance en elle. Elle a compris notre but, elle a rencontré mes frères, elle est consciente de notre hâte à reprendre Maman à la maison. Mais ce n’est pas possible : la radio du ventre a montré un colon très distendu, et on a fait le scanner le matin même. Il y aurait finalement un risque sérieux de péritonite, et si on la ramenait à la maison pour devoir à nouveau l’hospitaliser, avec l’intestin perforé, notre projet de lui rendre la mort douce serait définitivement à l’eau.

En bref, elle dit qu’ils ne feront rien sans l’accord de la famille, mais quel choix on a ? Le plus clair dans cette affaire, c’est qu’elle reste à l’hôpital et qu’on est condamné à attendre qu’un spécialiste vienne examiner son cas et propose une solution…palliative.

C’est hyper dur de laisser Maman le soir, bien réveillée, désirant sortir le plus tôt possible, avec la certitude qu’il y en a encore pour un moment.

Je profite de ce que Papa se couche de bonne heure pour voir des films. Il y a Canal plus, ciné-émotion, ciné-star, etc. c’est chouette.

JEUDI 25 . Finalement, à part le froid matinal, il fait très beau. Madame Da Maïa est venue ce matin, elle me dit que son gamin a besoin de moi pour sa dissert de philo, et quand elle part, je m’aperçois qu’elle a refilé au chien les restes du gigot sur lesquels je comptais pour le déjeuner, sauf l’os, qui justement lui était destiné. Je râle, mais Papa en a marre qu’on débine sa femme de charge, et je promets de ne pas me fâcher, ce dont je n’aurais pas eu la moindre envie, face à elle. Elle manque de discrétion mais elle est parfaite avec Papa.

Papa m’a confié qu’il appréciait ma présence « féminine », mais ça ne veut pas dire non plus qu’il était mal avec François. Il m’a également confié qu’il avait cru que François le haïssait, s’était rendu compte que non et que ça lui avait fait du bien. Hier, j’ai eu un « échange », comme il dit, avec Thierry au sujet de Papa. D’où il ressort que nous sommes parfaitement d’accord sur le fait que Papa aurait intérêt à faire un essai, au sens de Montaigne, une expérience de vie en maison de retraite. En effet, il se plaint de sa faiblesse, mais il se plaint aussi de n’être plus maître chez lui, à quoi je rétorque qu’on ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, et qu’il y a pire que d’être envahi, c’est d’être seul. « Tiens, dit-il, je n’y avais pas pensé. » Il a été facile de trouver l’occasion d’aborder la question de la maison de retraite, il en parle beaucoup, et encore plus facile de lui faire approuver l’idée de l’essai. Si maman n’était pas à l’hôpital, il aurait été s’inscrire demain !! Le seul problème, c’est la voiture, il veut pouvoir s’en aller de la maison de retraite où il veut entrer, normal, nous on peut circuler à vélo ou s’arranger avec Da Maïa qui est motorisée, mais je ne voudrais pas qu’il s’invite à déjeuner ici pour ensuite retourner faire sa sieste aux Gloriettes, ce ne serait pas fair-play.

A l’hosto, cet après midi, où je me rends à vélo, c’est la douche écossaise. D’abord, Maman dort, refuse de se réveiller, ensuite, on me dit que la sortie n’est pas prévue, vu qu’on attend la venue d’un spécialiste, je caresse les cheveux de Maman et repars au moment où Papa arrive. Le fils Da Maïa vient peaufiner sa dissertation, et, miracle, Papa reçoit un appel de Legrand, qui annonce que Maman n’a pas de tumeur à l’intestin et qu’elle sort demain.

Du coup, bien que Maman ne veuille pas émerger et mange son repas les yeux fermés, ma deuxième visite est moins triste que la précédente, c’est la dernière. Et aujourd’hui, jour des vrais adieux, la fille de la voisine de Maman avait ses cheveux en chignon et ils ne sont pas jaunes, mais blancs !! Il n’y a pas que Maman qui a des hallucinations.

Quand j’aurai dit que le pique-fleurs est garni de fleurs ravissantes cueillies pendant la balade à vélo, que l’orchidée de Sophie et celle de Janine rivalisent de beauté et que l’arbuste de Pascale est toujours d’un rouge ardent, j’aurai tout dit de ce qui est « important ». Comme dirait Gilbert Bécaud,( « C’est la ro-ose, crois-moi ») Encore une référence qui date.

VENDREDI 26 SEPT. Un soleil magnifique, les petits zoiseaux chantent. Papa m’a donné son texte, hélas ce n’est pas une réponse à celui de Félix, il continue de ne pas parler de lui, de la famille d’où il vient, de ses « racines », à quoi on s’attache si fort aujourd’hui, mais je trouve ces quelques pages remarquables de clarté, de concision, de rigueur intellectuelle. Notre père à nous, qui n’est pas aux cieux mais qui y aspire si fort, qui n’est ni philosophe ni théologien mais qui côtoie depuis des années leurs pensées difficiles, n’a pas que des « faiblesses », ses jambes sont en coton, mais pas son cerveau.